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Une transfuge. Vrai-faux interview d’une zadiste en 2015-2016 « Le « libre jeu » dont se targuent les prophètes du libéralisme étroit s’y constate à tout bout de champ, et c’est ce qui fait la force de notre aventure en marche. »

Reçu par mail, le 11/03/2013 :

Introduction de l’auteur du docu-fiction : 

Considérez un septuagénaire indocile dont « la sombre silhouette hante les sous-bois de la Zad et les rues des villages alentour » si on en croit la presse locale. Admettez que ses capacités restantes puissent être dirigées vers autre chose que des constructions, des nettoyages, des transports de matériaux ou de vivres, etc. Ecrire, par exemple…

Sa surdité relative ne l’empêchant pas d’enregistrer diverses situations, réflexions, etc. qui ont cours dans cet espace, il se met donc à les consigner. Et comme cela ne lui suffit pas, il gamberge. Ainsi produit-il du docu-fiction. 

Dans cet écrit en cours, nous sommes déjà en 2015-2016. Le coup des bétonneurs a foiré. Les habitants de la Zad, paysans et autres, sont parvenus à s’apprendre mutuellement et à s’apprécier. Et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ont réussi en 2013, et grâce aussi aux milliers de forces venues de plus loin. Hommes, femmes et enfants y respirent désormais joyeusement. D’un peu partout viennent des visiteurs que l’état ordinaire de l’occident écœure encore plus depuis qu’ils ont compris que l’alternative existe, même si celle-ci ne va évidemment pas sans problèmes… 

Et le voilà qui se dit : Pourquoi ne pas publier ça ? Oui, après tout, pourquoi pas ? Dans quel but ? Eh bien, pour apporter sa p’tite contribution au peuple de la Zad dès cette année 2013. Pour ici et maintenant donc, et – allez savoir… – pour bien au-delà ?

Une transfuge

Q. Vous étiez cadre sup à la Délégation à l’Aménagement du Territoire avant de devenir habitante d’ici. Votre cas est assez inhabituel pour qu’on s’y intéresse, non ?

R. Peut-être l’est-il en effet, mais je suis maintenant persuadée que bon nombre de gens que j’ai côtoyés durant mon parcours professionnel, à la DATAR et ailleurs, pourraient agir de la sorte si on les y aidait un peu. Ils en ont marre de passer la moitié de leur temps à trier, lire et écrire des mails ou à se gaver de rapports assommants, et à ne plus se considérer que comme des infobèses. Et surtout, vous savez, vivre au quotidien les fesses serrées, à se demander ce qui va vous tomber sur le coin de la figure parce que vous aurez fait une erreur ne serait-ce qu’une fois, et même si c’est sur une chose sans grande importance, ça vous bousille à petit feu. Mais de là à l’admettre spontanément…

Jusqu’à il y a peu, c’était difficile de trouver des éléments de réflexion à ce sujet. Ça, des conseils de développement personnel pour « dépasser le stress », il en pleuvait ! Mais l’information alternative ne parvenait pas à des gens comme moi ; il fallait aller la chercher très loin de nos univers. Et internet n’a rigoureusement rien changé à cet égard, d’ailleurs. Quand on la trouvait, elle n’était pas formulée de manière à nous « parler » : j’estime qu’elle avait trop tendance à prêcher à des convaincus. Les choses ont un peu évolué désormais, car une information qu’on pourrait appeler « L’alternative pour cadres sup nuls » commence à émerger.

Q. Et c’est cette information « pour les nuls » que vous avez captée ?

R. Non, pour moi, ce qui m’a ouvert les yeux, c’est un plongeon d’une semaine dans la Zad. Le « sujet » était dans pas mal de médias, et j’avais eu l’occasion de m’intéresser professionnellement aux populations qui allaient se faire de plus en plus marginaliser. Se faire marginaliser inévitablement, pensait-on tout haut autour de moi, et s’appauvrir tout aussi inévitablement. Pour moi et mes collègues, c’était là une donnée incontournable. Nos prospectives leurs réservaient même des espaces bien à eux. Et j’avais l’intuition qu’il existait ici, à Notre-Dame des Landes, une préfiguration de ces espaces à venir.

Q. Au moment de venir la toute première fois, vous en avez parlé autour de vous ?

R. Oui : quand, sur un coup de tête, j’ai envisagé de prendre des congés pour y venir, je ne m’en suis aucunement caché auprès de mes collègues. Et je peux vous dire que ça a été un sacré pavé dans la mare ! Selon eux, il ne faisait aucun doute que me rendais dans un repaire de marginaux drogués et violents, amateurs d’agressions sexuelles, etc. On m’a exhibé un journal local qui titrait « Leurs sombres silhouettes hantent les sous-bois de la ZAD et les rues des villages alentours ». Avec un ‘s’ à ‘alentour’, histoire d’alourdir leur cas probablement… Certains collègues sont allés jusqu’à me demander si j’avais pris une bonne assurance…

Et je suis arrivée ici sans bottes, alors qu’il y avait de la boue absolument partout… Ce n’est pas le plus important, assurément, mais ça a été la première leçon : il me fallait apprendre avec les pieds. J’ai dû m’affranchir de tout un tas d’idées avec lesquelles j’étais venue.

Q. Vous donnez l’impression d’être venue un peu en espionne, tout de même !

R. Peut-être bien que oui. Mais je vous assure que je n’avais vraiment aucun mandat occulte de la DATAR. Je voulais voir de près. Je voulais me faire une idée personnelle. Eh bien en une semaine, ça a été plié ! J’ai téléphoné à mon compagnon que je restais une semaine de plus que prévu, histoire de préparer mon arrivée définitive, que j’espérais pouvoir fixer à deux mois plus tard. Bon, nous n’avions pas d’enfant à charge, c’était déjà ça !

Q. J’ai cru comprendre que vous n’avez pas attendu deux mois…

R. J’ai donné ma démission dès en rentrant. Oui mais voilà, une fois estimé le temps que je ‘devais’ encore à mon employeur, il ne m’était légalement possible de faire mon baluchon que cinq mois plus tard. J’ai décidé de ne pas accomplir ces cinq mois, et deux semaines plus tard j’avais déménagé. Sans pot d’adieu… Et sans regret !

Q. Ce fut comme une révélation… ?.

R. Ce fut comme si jusqu’alors j’avais vu le film depuis derrière l’écran, et que j’en voyais cette fois une version du vrai côté.

Q. La seconde leçon, ça été quoi ?

R. La seconde leçon fut que des gens comme nous qui avons fait une école d’ingénieurs, n’ont aucune compréhension véritable de ce qui se vit dans ce pays.

Exemple : ce qu’on appelle « la question du logement ». J’ai découvert ici que l’on peut habiter très commodément dans autre chose qu’un appartement ou une maison particulière classique. De fil en aiguille, en en discutant avec mes nouveaux voisins, j’ai pris conscience que le logement n’a de valeur économique que s’il demeure rare. Les pouvoirs publics le savent très bien : si les gens qui ont de l’argent n’espéraient pas en gagner plus en faisant construire des logements, il ne s’en construirait plus d’adaptés au contrôle social permanent. Et comme le « Chacun pour soi, chacun chez soi » exige le confort pépère et engourdissant pour l’unité de vie « Papa, maman, les gosses, le chien et la télé » – bigre ! (rire) je n’aurais jamais parlé ainsi il y a encore deux ans… – Bref, si les pouvoirs publics laissent se développer des habitats comme on en trouve ici, précaires, voire éphémères, en mutation permanente, ils savent qu’ils ne disposeront bientôt plus de ce moyen d’engourdissement. Attention : comme vous l’avez vu, il y a aussi de belles réalisations nullement précaires, et nullement éphémères !

Donc, plutôt entretenir et organiser la rareté – en s’en lamentant périodiquement, cela va de soi ! – que donner libre cours à la créativité et à l’invention dans ce domaine comme dans d’autres. Et surtout, surtout, circonscrire l’invention et les pratiques qui y conduisent, en les réservant à ceux qui, comme l’a dit un certain Ilitch, ont donné des gages de leur dévouement par le seul fait de demeurer plus de vingt ans sur des bancs d’école sans trouver cela anormal. J’ai été de ceux-là ! Financer des « fertilisations croisées » – et ce genre de vocable auquel je me suis accrochée durant des années-, oui, mais à condition qu’elles restent parquées dans des zones sous contrôle, comme les technopoles et tutti quanti.

Ici, la fertilisation croisée se fait le plus naturellement du monde. Le « libre jeu » dont se targuent les prophètes du libéralisme étroit s’y constate à tout bout de champ, et c’est ce qui fait la force de notre aventure en marche.

(Silence) Vous savez, j’aurais été à cent lieues de parler ainsi il y a encore deux ans… Ici, je réfléchis en accéléré et, à la fois, je prends de la hauteur. En somme, j’ai l’impression d’être chaque matin sur une piste de décollage (rire) ! Bien évidemment avec un tout autre tableau de bord que celui si gentiment fourni dans les grandes écoles – et peut-être aussi dans les universités ? – où l’on vous apprend insidieusement à marcher sur la tête, et, quand il y a un choix à faire, de préférence sur la tête des pauvres !

Ah ! A propos : avez-vous pris connaissance des deux non-universités qui se sont instaurées ici ?

Q. Non-universités ?

R. Oui, c’est ainsi qu’elles se désignent.

(à suivre)  

H.

5 réponses à “Une transfuge. Vrai-faux interview d’une zadiste en 2015-2016 « Le « libre jeu » dont se targuent les prophètes du libéralisme étroit s’y constate à tout bout de champ, et c’est ce qui fait la force de notre aventure en marche. »

  1. bravo au septuagénaire qui erre comme une ame en joie sur notre ZAD chérie et dans les villages environnants !
    Je serai le 23 avril prochain un jeune sexagénaire qui erre lui aussi en « ZADOUZIE » et dans les villages environnants,avec plusieurs belles rencontres de « locaux » contre ou pour l’aéroport,très intérressantes…
    Bien sur il serait bon de pouvoir lire les entretiens reccueillis par le septuagénaire

  2. ÉCRIRE UNE FICTION ZADISTE EN HUIT LEÇONS :
    Ah l’ennui source de créativité mais aussi de rêverie ! Un bel exemple à suivre à travers cet article créé par l’agence de communication du CLCA.
    Bon, il y a encore du boulot pour apprendre à écrire mais l’imagination de H. est à souligner !
    Si vous voulez vous aussi inventer une belle histoire de zadiste, comme s’en racontent régulièrement nos modestes G.O. de la rébellion, en voici en exclusivité les ingrédients :
    1/ Partir d’un sentiment de supériorité sur « les autres », ceux qui ne savent pas : « l’information alternative ne parvenait pas à des gens comme moi » dit le personnage inventé par notre créatif de l’agence du CLCA.
    2/ Imaginer ce personnage, forcément naïf et ignorant, soudain frappé d’ une illumination : »sur un coup de tête, j’ai envisagé de prendre des congés pour y venir ».
    3/ Se fantasmer visionnaire incompris, à travers une narration qui flatte le sentiment de victime éternelle des préjugés « des autres » :
    « Selon eux, il ne faisait aucun doute que me rendais dans un repaire de marginaux drogués et violents ».
    4/ Donner de grandes leçons de philosophie digne des pubs « Herta » de notre enfance : « ça a été la première leçon : il me fallait apprendre avec les pieds ».
    5/ Écrire plus mal que dans un Harlequin : « Ce fut comme si jusqu’alors j’avais vu le film depuis derrière l’écran ».
    6/ S’inventer économiste d’un jour, grâce à des formules incohérentes, compote de propos entendus ici et là sur la ZAD:  » Les pouvoirs publics le savent très bien : si les gens qui ont de l’argent n’espéraient pas en gagner plus en faisant construire des logements, il ne s’en construirait plus d’adaptés au contrôle social permanent. « .
    7/ Imaginer « les autres », toujours plus cons, pantins avides de  » confort pépère et engourdissant pour l’unité de vie « Papa, maman, les gosses, le chien et la télé » « .
    Ça rassure , on se sent tellement intelligents sur la ZAD !
    8/ Se revendiquer d’un grand penseur marxiste étudié sur Wikipédia : « circonscrire l’invention et les pratiques qui y conduisent, en les réservant à ceux qui, comme l’a dit un certain Ilitch, … ».
    Ça rassure , on se sent tellement intelligents sur la ZAD !

    Antimouton

    • 🙂 ça nous fait bien rire que tu nous portes l’écriture de ce texte 🙂

      Ce texte on l’a reçu d’un camarade qui n’a rien à voir avec le CLCA, que l’on a rencontré il y a quelques jours et qui voulait savoir si on pouvait diffuser ces textes. On a répondu que oui car on trouve son idée originale et les propos amenés dedans nous parlent globalement.

      On peut toujours en faire des critiques, mais ta critique, anti-mouton (beau nom évocateur de supériorité sur « la masse » d’ailleurs…), est plus le symbole d’un ressentiment envers le CLCA qui doit venir d’autre part et d’un ressentiment envers les zadistes.
      Alors s’il te plait, sois honnête et cesse tes critiques hypocrites, qui viennent d’on ne sait où (ah ah! agence de communication du CLCA, on n’en revient toujours pas 🙂

      Pour ta gouverne, si on avait écrit un texte de ce genre, il aurait été quelque peu plus vindicatif. Tu aurais pu alors dire qu’on est des pros de l’agence de communication vindicative 🙂

      Des membres du CLCA

    • L’auteur de ce commentaire, non seulement a pris le temps de lister les éléments qui le gênent, mais soulève ainsi des interrogations justifiées.
      Remarque : Si tous les textes qui nous tombent sous les yeux étaient ainsi passés à la moulinette sitôt écrits, nous avancerions un peu vers l’intelligence collective qui nous fait tellement défaut qu’on risque de ne rien réussir (wouaou ! je vais breveter aussi cette formule ! 😉
      Et cette intelligence collective ne peut être sans contradictions, cela va de soi.

      C’est pourquoi, au lieu de communiquer directement cette fiction aux personnes que je connais, je vais les encourager à venir le lire ici, au motif qu’elle est accompagnée de critiques. Et chacun en jugera.

      Reste la question de l’honnêteté de ceux qui écrivent.
      Si une critique, même fondée, poursuit d’abord un autre but que la critique stricto sensu (haro sur le CLCA ?), c’est dommage car cela lui enlève un peu de crédibilité.

      Ceci étant, je suis tout à fait persuadé que l’époque produira pour de vrai de plus en plus de personnes du type de « ma » transfuge.
      Ce genre de démarche peut être un bon départ pour une évolution personnelle un peu plus radicale, non ?
      => Mais à quelles conditions ? ça c’est une question qui mérite d’être débattue aussi !

      henri[point]g[arobase]gmx.fr

  3. Super ! « Développement personnel », « Gestion du stress, « Dynamique emploi cadres », « Coaching avenue »… Ou comment se distinguer de la masse pour blAyraults modernes… Elle sont brillantes les forces vives de France !

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