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Défendre la Chataigneraie sur la ZAD

Vu sur Indymedia Nantes, le 10/01/2013 :

DÉFENDRE LA CHATAIGNERAIE

« Enfin, je dois encore te dire ça : beaucoup d’entre nous ignoraient la saveur de la liberté, et ils ont appris à la connaître ici, dans les forêts, dans les marais et les périls, en même temps que l’aventure et la fraternité (…).
Si ce n’est ainsi qu’il faut faire, quoi faire ?
Et si ce n’est maintenant, quand alors ? »

(Primo Levi, Maintenant ou jamais)

https://i1.wp.com/juralib.noblogs.org/files/2013/01/019.jpgVendredi 23 novembre 2012

À l’ouest de la Lande de Rohanne, dans la Châtaigneraie, un petit village a été bâti dans le temps d’une semaine, sans autorisation préalable. Cet ensemble de maisons de bois se divise en deux parties : l’une destinée à dormir et à soigner, l’autre composée d’une grande cuisine, une salle de réunion, une taverne et une manufacture. Près de quarante mille personnes rassemblées le 17 novembre contre un projet d’aéroport et pour la ré-occupation du bocage que dépeuplaient les forces de l’ordre depuis le 16 octobre, en rasant des maisons anciennes, confluèrent de Notre-Dame-des-Landes vers la forêt. Dès lors commença, plus qu’un chantier : une œuvre, une œuvre commune. Tel jour au son d’un duo de saxo et d’accordéon grimpé sur un toit, tel autre sous une pluie battante ; toujours dans la boue et sous les espèces d’une fraternité communicative. Un de ces moments de pur bonheur où l’on pourrait croire qu’un tel déploiement de forces libres est facile et durerait toujours. Pourtant, tout a été accompli sous la pression jamais relâchée des gendarmes, des hélicoptères, des déclarations menaçantes des notables, et dans la conscience que le reste du monde n’avait pas changé, qu’il regorgeait de dispositifs hostiles, braqués contre nous dès lors que nous démontrions par l’exemple que nous n’avions pas besoin d’eux pour nous conduire.

Une telle œuvre est le fruit de ce qui, autrefois, portait le beau nom d’émotion populaire : un ébranlement d’être qui engendre ce cri : ça suffit ! On a tout supporté jusque-là, les mutilations et les prothèses, la mise à l’encan de tout ce qui vit, le bétonnage des sols, la programmation et la traçabilité de tous les déplacements, des sentiments et des gestes, et les discours des imposteurs pour faire avaler tout cela. Mais il aura suffit qu’à Notre-Dame-des-Landes les machines de l’État viennent ravager, sous haute protection policière et après des années de tension, le potager du Sabot, les cabanes des bois de la Saulce et de Rohanne, des Cent chênes et de la Bell’ich, les vieilles fermes du Rosier, des Planchettes, de La Gaité et quelques autres, pour que la colère remonte des profondeurs. Autant de destructions, autant de blessures, autant de raisons d’apporter dans la Z.A.D. (Zone d’Aménagement Différé, devenue Zone À Défendre) tout ce que nous avions de meilleur : matériel pour reconstruire, vêtements, nourriture, literie, forces, rêves et pratiques qui se conjuguent pour figurer une conception concrète du monde, foncièrement opposée à celle de l’entreprise Vinci dont les édifices (aéroports, parkings, autoroutes…) reposent sur la dévitalisation froide, préalable, des territoires qu’elle occupe, pour plaquer ses décors en béton massif. Auprès d’eux, quoi de plus frêle que ces assemblages de bois, de paille et d’argile, que nous façonnons : des châteaux de cartes gonflés de sève, de vie, qui ressemblent à nos rêves mais sculptés dans la matière, et que nous défendrons comme on défend sa peau.

https://i2.wp.com/juralib.noblogs.org/files/2013/01/028.jpg

Un « kyste », déclare l’État chirurgical ; une « zone de non-droit » selon les barons du département. Est-ce en vertu de tels commentaires qu’il existe des juges pour exécuter la sentence de Vinci – faire table rase – en bannissant systématiquement ceux qui comparaissent en justice pour faits de résistance aux gendarmes ? Mais ceux qui distribuent si généreusement leurs forces sont chez eux dans la Z.A.D., et c’est une manière de crime de les arracher à un sol et à un milieu qui redonne le souffle et la vie à toutes sortes de déracinés. Ce bocage, ainsi habité, est un refuge et un commencement.

« Mes bottes me manquent » a écrit un jeune tailleur de pierres emprisonné pour cinq mois. Les bottes et la boue, la vie commune, les animaux de rencontre, les coups de griffe des ajoncs, l’épuisement, le pain de chaque jour, les feux dans la brume, les barricades habitées, les planches transportées et cloutées, les frondes forgées, la nourriture offerte… C’est la vie même, sous la forme d’une brèche aux mille contours par où s’engouffrent les mille visages de l’avenir, que veulent canaliser ou anéantir les spéculateurs du vivant.

Cette brèche, il faudra la tenir ouverte et pour cela, défendre ce lieu « jusqu’à l’extrême limite » ; parce qu’il incarne l’un des terrains que nous offre la vie pour éprouver nos forces effectives et mesurer (la mesure d’aimer, c’est d’aimer sans mesure) nos chances de faire de notre passage d’enfants perdus sur la terre une aventure directe, âpre, éblouissante.

https://i2.wp.com/juralib.noblogs.org/files/2013/01/037.jpgVOIR LA GALERIE DE PHOTOS

Patrick Drevet, à la Châtaigneraie, le 7 janvier 2013

Indymedia Nantes

4 réponses à “Défendre la Chataigneraie sur la ZAD

  1. Très beau texte qui exprime la beauté, la poésie et la force de cette aventure.

  2. A reblogué ceci sur Nosotros.Incontrolados and commented:
    -« Cette brèche, il faudra la tenir ouverte et pour cela, défendre ce lieu « jusqu’à l’extrême limite » ; parce qu’il incarne l’un des terrains que nous offre la vie pour éprouver nos forces effectives et mesurer (la mesure d’aimer, c’est d’aimer sans mesure) nos chances de faire de notre passage d’enfants perdus sur la terre une aventure directe, âpre, éblouissante. » (…)

  3. Merci pour ce beau texte poétique. Merci de sauver la poésie dont le béton est le pire ennemi. La poésie est le terreau de l’esprit-critique. Le béton est au contraire le socle du désespoir et de l’obéissance.

    • Le béton peut être beau aussi ;-), travaillé en matière voire coloré en décoration en sols, murs et dessus de table, et.. parce que recherché.
      Tout peut être beau d’ailleurs dès que c’est travaillé et recherché pour ce qu’il y a de meilleur. Que dire des mots ? ! Entre un texte ..poétique
      ( comme savent bien faire les zadistes ) et par exemple, les textes administratifs ( de la République française ) et aussi ce qui sort de la bouche des
      CRS et GMS, il y a un gouffre sans fond ….
      Question matières, opposées au béton ( brut ), il y a du bois à la Zad. Pas vu car je suis à 1000kms et pas parmi les marcheurs…, enfin, vu avec les photos et vidéos. Je ne sais pas s’il y a du bois comme chez moi : on appelle çà le bois « flotté », d’une part, récupération sur les fleuves et lacs, sûrement près du littoral, c’est possible. Et à Noël, tous les ans, on a droit au « fabuleux village » fait de constructions en tous genres, à partir de bois flottés, et habités par des personnages de tous les âges, parfois fantastiques, tous comme des animaux parfois ancestraux. Des animateurs, habillés en hommes et femmes des bois, sans âge, chantent, content, font de la musique et l’on se trouve dans un autre monde.
      Cela fait bien 5 ans que cela se fait, et le succès est tel que tous les ans, ce « village » de bois récupéré, se reforme et l’on découvre de nouvelles apparitions.
      Il y a juste besoin quand même d’un peu d’électricité le soir pour quelques spots ( c’est en extérieur ) et des hauts-parleurs.
      C’est un peu l’opposé des intérieurs de grandes surfaces à la même époque !
      Pour en revenir à la poésie, je suis d’accord avec Lucine, c’est le terreau de l’esprit critique.
      D’ailleurs dans le passé, ce sont bien les intellectuels, les écrivains qui faisaient de la poésie et aussi des discours politiques bien sentis…

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