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Reportage d’Hervé Kempf sur la ZAD, le 15/11/2012 : Ecologie Un reporter à Notre Dame des Landes

Vu sur le site internet reporterre.net, le 16/11/2012 :

http://www.reporterre.net/spip.php?article3490

Un reporter à Notre Dame des Landes

 

Hervé Kempf – 16 novembre 2012

 


Jeudi 15 novembre

Voici ce que, dans mon songe, contait un magicien :

Il était une fois un pays lointain, que l’on appelait Oligarchistan. Deux factions de riches seigneurs, la Mauve et la Marron, s’y partageaient le pouvoir. Elles se disputaient bien sur quelques détails, tel que le nombre de pains qu’il convenait d’allouer au peuple pour qu’il ne se révolte pas. Mais pour l’essentiel, elles s’accordaient, et l’essentiel était que l’on continuât le commerce de pierres. Le pays n’avait plus guère besoin de pierres, mais leur commerce était le moyen le plus commode qu’avaient trouvé les seigneurs pour prélever la meilleure partie des richesses de l’Oligarchistan.

Le peuple ne comprenait pas bien tout cela. Il avait du pain, juste assez pour être rassasié – sauf les nombreux mendiants, dont tout le monde se fichait -, et des jeux à foison pour se distraire. De surcroît, afin de s’assurer que tout était dans le meilleur des mondes, deux almanachs possédés par des marchands de pierres, Le Parchemin mauve et Le Rouleau marron, relataient les événements du pays. Ils s’opposaient sur le sexe des anges ou sur la tenue de la première courtisane, alimentant par leurs criailleries l’idée que l’ancien régime qu’avait connu le pays, et que l’on appelait « démocratie », restait en vigueur.

Dans les jours où commence mon histoire, poursuivit le magicien, c’était au tour de la faction Mauve d’exercer le pouvoir de police et de justice. Le grand vizir, Unhouzéro, s’était mis en tête depuis longtemps de construire un grand château de pierres en un lieu qu’on appelait Zadacipa. Or vivaient sur ces arpents de champs et de forêts des grenouilles et des Jacques. Les grenouilles, pas plus qu’aujourd’hui, ne savaient exprimer leurs sentiments. Mais les Jacques s’obstinaient dans l’idée bizarre que leurs champs et leurs arbres étaient bien plus utiles que la chimère d’Unhouzéro. Les gazettes locales avaient beau leur répéter qu’un nouveau château n’apporterait que félicité dans leur contrée brumeuse, ils n’en démordaient pas : leurs champs et leurs arbres leur convenaient fort, et ils aimaient bien les grenouilles.

Dans Le Parchemin mauve travaillait un petit scribe, parmi beaucoup d’autres scribes. Le petit scribe s’occupait de raconter des histoires de grenouilles. Cela ne dérangeait pas le marchand de pierres qui possédait l’almanach ; il pensait que ces histoires sans importance pouvaient divertir le peuple. Mais voici qu’au cours de ses pérégrinations, le petit scribe découvrit les grenouilles de Zadacipa. Il n’entendait pas le langage des grenouilles, mais il comprenait fort bien ce que lui disaient les Jacques. D’ailleurs, il aimait beaucoup les Jacques : il pensait que si les Jacques continuaient à s’occuper des champs en prenant soin des grenouilles, ce serait bien pour les Jacques et pour les grenouilles.

Il commença à raconter l’histoire de Zadacipa dans Le Parchemin mauve. Au début, personne n’y prit garde. C’était bien loin de la capitale, et tout le monde était si habitué à ce que l’on construise partout d’inutiles châteaux de pierres qu’on n’y prêtait pas d’attention. Mais la résistance des Jacques était si tenace que cette affaire secondaire prenait peu à peu de l’importance. Même la maréchaussée, envoyée en force par un petit matin froid, ne pouvait faire renoncer les Jacques à leurs champs et à leurs arbres.

Le marchand de pierres qui possédait Le Parchemin mauve finit par s’inquiéter. Tout ceci n’allait-il pas affaiblir le grand vizir Unhouzéro ? Ne pouvait-on pas imaginer que si cette histoire de grenouilles et de Jacques tournait mal, cela profiterait à la faction Marron ? Aussi le marchand de pierres…

Ah, mais je me réveille, mon songe s’interrompt. J’aimerais bien connaître la suite de l’histoire. Peut-être ce soir, quand le sommeil reviendra ?

Pour l’instant, me voilà dans le train à grande vitesse qui a quitté Paris à 8h52, à destination de Nantes, où je m’arrêterai pour me rendre à Notre Dame des Landes. J’y vais en tant que journaliste et à mes frais. Pour la chronique Ecologie du journal Le Monde, 2.440 signes hebdomadaires, paraissant le samedi, écrit le vendredi avant 16 h, en totale liberté, sous la réserve – que j’accepte sans barguigner – d’une discussion avec le directeur de la publication s’il le souhaite, discussions au demeurant rares. Mais je ne viens pas pour les page du Monde, un collègue y étant par ailleurs dépêché.

Je suis donc ici pour Reporterre, le site de l’écologie, qui, s’il ne remplit pas de lentilles l’assiette de ses contributeurs, ne leur mesure pas la place, aussi vaste que la mémoire du serveur informatique qui l’héberge.

J’aurais normalement dû participer aujourd’hui et demain au beau colloque qui se tient à Montreuil (Seine-Saint-Denis) autour de la pensée d’André Gorz, un des plus forts penseurs de l’écologie politique.

Mais ce qui se passe à Notre Dame des Landes est si important que j’ai choisi, en le regrettant bien, de venir témoigner de ce qui s’y passera les jours prochains. Je suis sûr qu’André Gorz, qui a lui-même été journaliste, et des meilleurs, le comprendrait fort bien.

Je relis un de ses textes, « le journalisme, cette pensée sans objet » : la pensée du journaliste, écrit-il, « devait rester la pensée d’un autre, très exactement une pensée autre : inflexible, impersonnelle, irréfutable comme la fatalité ou comme cette pensée sans sujet que nul ne pense et que chacun attribue aux autres, je veux dire « l’opinion publique ». Car c’était ça, le journalisme en France, en cette époque : il fallait donner une apparence d’intériorité, une apparence d’unité personnelle (attestée par la signature et par le style soigné) [à] un récit dont la qualité première devait être l’absence d’auteur.

« Bien sûr, il y avait des exceptions apparentes : les grands reporters avaient le droit de dire « je » et de décrire ce que prétendument ils avaient vu et pensé, en partant de leurs impressions propres – mais ce privilège était suspendu à la condition qu’ils ne pensent pas trop : qu’ils promènent leur regard comme l’œil d’une caméra, qu’ils soient dehors et non dedans, c’est-à-dire observateurs extérieurs et non pas partie, juge, agent de l’histoire en cours. Leur « jeu » n’était qu’une forme rhétorique : ils étaient sujets dans la stricte mesure ou ils avaient cinq sens (voyaient les couleurs et les mouvements, percevaient les bruits, les paroles, les odeurs) pour rendre les apparences extérieures, mais ils perdaient ce privilège dès qu’il fallait en venir au fond des choses ».

Ce texte me conduit ici, indépendamment d’autres considérations, à l’idée des registres d’écriture journalistique. Ecrire une chronique, un reportage, une enquête, une analyse implique des modes d’écriture différents. Dans certains de ces registres, le journaliste peut – pour reprendre l’approche de Gorz – « penser ». Il m’apparait, moi, que le même journaliste pourrait « ne pas penser », toujours au sens de Gorz, dans les autres registres.

Mais certains jugent que si vous pensez dans l’un, vous ne pourriez pas ne pas penser dans l’autre, malgré les apparences. Ils craignent que le lecteur, ayant observé que vous avez pensé dans un registre, croit que vous pensez dans l’autre registre, malgré le fait qu’on y écrit en ne « pensant » pas, et le lecteur pourrait donc analyser ce qu’il lit comme l’expression d’une pensée.

Derrière cette discussion se situe la fiction de l’objectivité journalistique, éternel monstre du Loch Ness dont tout le monde répète qu’il n’existe évidemment pas et agit comme s’il existait.

J’en reste là.

Et voici donc pourquoi je viens ici pour la chronique Ecologie du Monde et non pour les pages d’information du Monde.

Sur internet, se crée de nouveaux registres d’écriture. Pour reprendre la formulation de Gorz, on peut tenter d’y rapporter les choses vues, sans leur donner un sens explicite, mais sans pour autant prétendre relater en ne pensant pas.

Je vais regarder, écouter, interroger, sentir, deviner. Un reporter, nez au vent. Quoi qu’ensommeillé car voyez-vous, ce problème journalistique du « rendre compte » m’a tenu éveillé – sauf le temps d’un songe…

Le train est plein. Des hommes surtout, endormis ou affairés. En face de moi, le monsieur qui a rangé son ordinateur et mange un petit gâteau avec le café qu’il a été chercher au bar lit Le Monde : l’article sur Jean-Luc Lagardère et sa jeune femme, avec photo, en page Economie. A côté, l’autre monsieur affairé compulse des documents, j’aperçois un titre, « Russian underground ». Le métro de Moscou, la scène alternative, ou… ?

10 h 54, l’arrivée est pour bientôt, je range l’ordinateur.

Sortir de la gare, vers le sud, du côté des magasins de location de voitures, où je prends celle que j’avais réservée (260 euros pour trois jours, le moins cher).

Traverser la ville vers le nord. Quelque part, vers le centre, un grand boulevard, et deux-trois personnes à côté de pancartes critiquant le projet d’aéroport.

Continuer vers le nord, la ville s’est étalée, je traverse, guidé par le GPS, les banlieues informes de pavillons proprets et de centres commerciaux, jusqu’à la route qui va me mener à Treillières, à moins de vingt kilomètres du centre de la ville. Enfin, la campagne : des routes étroites dans la brume, des champs et des bois, des meuglements de vaches et un cheval qui frémit au long d’une haie.

J’arrive chez Michel Tarin, qui m’accueille avec son épouse, Jeanne. Je retrouve la maison où, en 2008, avec force plans et documents, ils m’avaient fait découvrir le projet de Notre Dame des Landes et les raisons de s’y opposer. Michel Tarin, avec son collier de barbe blanche qui fait penser à un marin plutôt qu’à un paysan, est toujours solide et déterminé.

Sa famille est installée dans le coin depuis 1838. Lui-même est paysan, comme son père. Il a commencé à travailler à 14 ans. Il a pris sa retraite il y a quelques années. Il a 65 ans. C’est un des opposants historiques au projet. Il a notamment mené pendant vingt-huit jours, au printemps de cette année, une grève de la faim à Nantes.

"En février de cette année, m’explique-t-il pendant le repas, on nous a dit que tout le monde devrait avoir quitté le territoire à la fin décembre. Cela nous paraissait inacceptable, alors qu’on l’on compte toujours gagner la partie juridique. Que faire ? On a eu cette idée de la grève de la faim. Il s’agissait d’obtenir l’ouverture du dialogue qu’on n’a jamais eu, et que personne ne soit expulsé avant la fin des recours."

La grève, qui ne s’annonçait évidemment comme une partie de plaisir, a été soigneusement préparée, et a commencé avec quelques camarades le 11 avril. "Je n’ai pas souffert de la faim. Mais j’ai perdu 18 kg. – Et tous ses muscles avaient fondu, dit Jeanne, il commençait à ne plus pouvoir marcher – Oui, à la fin, j’avais des problèmes aux gencives et aux ongles".

Un émissaire de François Hollande est venu négocier, les opposants ont fini par obtenir la suspension des expulsions jusqu’à la fin des recours – un engagement contresigné par Jean-Marc Ayrault. Fin de la grève le 8 mai au soir.

En juin, il y a eu une nouvelle passe d’armes, avec une violente répression policière le 21 juin lors d’une manifestation pour demander le report de l’enquête publique. "Les gendarmes ont chargé sans sommation, ils ont gazé tout le monde, Jeanne a eu les yeux agressés par leur truc au poivre, il y a eu cinq blessés de notre côté".

Mais les porteurs de projet, afin de le rendre irréversible, selon Michel Tarin, ont lancé l’opération "César" le 16 octobre, pour expulser les habitants sans titre de la Zone d’aménagement. "C’a été le coup de force de trop".

"On s’y attendait, mais pas avec une telle ampleur. Les jeunes se sont tout de suite organisé, ils faisaient des barrages. Nous, on a été avec eux, parmi eux, donc cela empêchait la police de charger. On était dans les maisons avec les jeunes.".

L’intention du pouvoir était en effet de diviser les "jeunes", habitants sans titre de la ZAD, des "historiques", habitants avec titre – que l’on comptait expulser plus tard, au terme des recours juridiques. "Le Préfet parlait de zadistes, de zonards, d’activistes, il a fini par employer le mot de ’terroristes’. Mais on est tous restés soudés, c’est pour ça que la zone a tenu. Au bout de trois semaines, ils ont démoli onze maisons, vingt-quatre lieux de vie, mais il y a toujours des lieux debout, Far West, La Chèvrerie, La Garce, et puis il reste les maisons, Le Rosier, Bel Air, La Pointe,…"

Avant l’invasion policière, il y avait déjà une entraide entre les Historiques et les Zadistes. "Les maisons étaient délabrées, on les avait aidé pour les travaux" quand les arrivants s’installaient. "Quand des agriculteurs sont montés en ville pour la tracto-vélo, en 2011, des jeunes s’étaient occupés des vaches en leur absence. Pour établir la maison du Sabot, des tracteurs étaient venus pour débroussailler, les paysans ont aussi amené du fumier pour le jardin". Mais la résistance depuis le 16 octobre a renforcé la solidarité : "Des liens humains se sont créés qui n’existaient pas avant".

La Vacherie, un grand hangar au coeur de la zone appartenant à Sylvain Fresneau, habitant "légal", est depuis toujours le point de rassemblement de la lutte. Elle s’est transformée en centre de refuge pour les expulsés, qui perdaient jour après jour, sous les coups des pelleteuses, leur logis. "Il s’y installé une cuisine – qui sert 250 repas par jour -, un stockage de nourriture, de vêtements. On a déplacé le boulanger, qui avait été expulsé, chez un autre habitant, aux Fosses noires."

ITV sonore à écouter : L’intervention policière a-t-elle divisé le mouvement entre les zadistes et les opposants de toujours, ou a-t-elle suscité une solidarité ?

 

Michel Tarin :

L’heure tourne. Les coups de fil se succèdent, des journalistes qui appellent Michel Tarin, en vue de la manifestation de samedi. Plein de choses à faire. Lui, il organisera des tours en ULM pour les journalistes qui veulent avoir des images aériennes.

Je pars, prends à droite, puis à gauche – "Là où il y a les robocops". Deux ou trois camionnettes bleues qui gardent un site archéologique où les pelleteuses sont venues. Je me perds un peu dans ces routes droites longées de fossés pour écouler l’eau. Ici, c’était des landes très humides, peu propices à la culture, mais adéquates pour les pâturages. Les paysans ont occupé le terrain tardivement, au XIXe siècle. La brume engourdit tout. Dans un champ, un tracteur laboure.

Je finis par arriver à un "pillage" : une chicane pour faire ralentir les voitures.

Je me gare. Il y cinq jeunes, qui montent une sorte de garde, à côté d’une table sur tréteaux et d’un brasero.

"Bonjour, je suis journaliste. – Oui, ça on le voit". Ils ne sont ni hostiles, ni chaleureux, distants. Une équipe de télévision finit de les filmer. Ils remettent la cagoule ou une écharpe sur le visage devant les objectifs. On discute un peu quand la télévision est partie. Ils sont là depuis quelques jours, ils viennent de Nantes et des environs, peut-être l’un restera-t-il après la manif, il a sa tente. La chicane remplace le barrage qui avait été posé auparavant, elle sert à occuper le terrain, et à distribuer des tracts et des informations aux gens qui passent.

L’un veut-il bien répondre à une question enregistrée ? Après concertation – "Oh non, pas moi, je l’ai fait tout à l’heure" -, l’un accepte.

ITV sonore à écouter : Pourquoi êtes-vous ici ces jours ci ?

 

J’arrive devant une maison avec un ou deux hangars et une camionnette qui n’est plus de la première fraîcheur. Il y a des gens. "La Vacherie, c’est par là ? Je cherche le contact presse qu’on m’a dit être à côté. – Ah, c’est par là, mais voyez dans la caravane, là.". On est à La Rolandière, une maison "légale". Je me gare, c’est assez boueux, il a beaucoup plu les dernières semaines.

Dans la petite caravane en face du hangar, deux ordinateurs, deux gars et une fille. Je frappe à la porte, ouvre. Bonjour. Je fais une enquête auprès des habitants de la ZAD pour savoir s’ils pensent que l’aéroport est la marque du progrès ? – Un progrès !" Il est interloqué. "C’est une question sérieuse ? – Tout à fait". Des sourires apparaissent.

On se présente. Donc, je devais retrouver Camille. "Ah oui, elle t’attendait à La Vacherie. Je l’appelle, elle va revenir." J’attends dehors, en regardant le hangar, la maison dont l’intérieur a l’air chaleureux, la cour derrière où il y a un potager et un grand camion, il fait froid.

Camille arrive en vélo. "Désolé, j’ai pris du temps parce que le pneu est à plat". On s’installe pour discuter sur des chaises en plastique dans le hangar plein de caisses de pommes et de nourriture, d’engins divers, de matériel. Pendant la discussion, des gens vont entrer et sortir, apportant ou prenant telle ou telle chose. A deux jours de la manifestation, qui est en fait une "réoccupation", il y a plein de choses à faire.

J’explique ma démarche. On parle de la presse. Il me parait normal d’expliquer "d’où je regarde", pour lever la méfiance légitime que l’on peut nourrir à l’égard des médias. Si ceux-ci demandent la transparence à leurs interlocuteurs, il parait évident qu’eux-mêmes devrait l’être, et expliciter les conflits d’intérêt, ou du moins, les conflits et contradictions qui les traversent, comme dans toute entreprise. En retour, les choses étant posés et comprises, la confiance est demandée, étant entendu qu’il y aura du off et du on.

Camille, une jeune femme d’une trentaine d’années, ne s’appelle pas ainsi. Mais c’est le prénom public adopté par ceux du Groupe communication. "C’est une façon de rapporter quelque chose de collectif. Il y a une tendance à personnaliser dans les médias".

"Nous ne sommes pas un collectif, une entité géographique, un groupe qui rassemble tous les occupants, et encore moins ceux qui sont arrivés récemment, et ceux qui font du travail à distance, et l’assemblée générale qui prépare le 17 novembre. Il n’y a pas de tête dans le mouvement, donc on ne peut pas le décapiter. On fonctionne par horizontalité, il n’y a pas hiérarchie, de représentation, ce sont des individus.

"Ce n’est pas évident de ne pas avoir d’organisation, de ligne qui rassemble tout le monde. D’où une certaine fragilité." Mais, pourtant, quelque chose se passe, et c’est efficace.

On parle de la manifestation de réoccupation, qui était prévue de longue date : ce serait le 4e samedi après l’expulsion. On pensait que l’expulsion se ferait rapidement, la surprise a été que la résistance dure aussi longtemps, et parvienne à mettre en échec les autorités étatiques.

Une organisation s’est mise en place, avec des commissions pour tenir l’agenda, gérer la communication, organiser l’accueil des nouveaux arrivants (hébergement, logistique, parking), préparer la construction de nouveaux lieux de vie…

On discute pour savoir quel terme pourrait qualifier ceux qui sont ici. Anarchistes ? Tout le monde ne s’y reconnait pas. Altermondialistes ? Même chose. Autonomes, zadistes ? Itou. "Anticapitalistes ? – Oui, tout le monde s’y retrouverait. Il faudrait demander à chacun, mais tout le monde est opposé au capitalisme. L’aéroport est le symptôme de tout le système – et il y a plein d’autres luttes : les LGV, la THT, No Border, les immigrés, les Roms, "Un toit pour toutes et tous"… Là on se focalise médiatiquement ici, mais on ne veut pas oublier les autres luttes, comme dans la forêt de Hambach, en ce moment même, en Allemagne"

“Ce qui rassemble, c’est le refus du projet d’aéroport, mais aussi le choix d’occuper, le mode d’action"

L’heure tourne ce vendredi matin, et le rédacteur doit abréger. Dans la discussion avec Camille, une autre question sur les journalistes. "Le problème, ce n’est pas tant qu’ils ne posent pas de bonnes questions que le fait qu’ils ne relaient pas ce que l’on dit. Ils ne disent pas pourquoi on est contre l’aéroport : parce qu’il exprime la logique qui broie les vies de tous."

Alors, quelle question voudriez-vous que les journalistes vous posent ? Eh bien, ça, justement :

ITV sonore à écouter : Qu’est-ce qui est en jeu, au-delà de l’aéroport, dans la lutte de Notre Dame des Landes ?

 

On se quitte. Camille me présente à Marie, qui vit dans La Rolandière. Marie m’invite à rentrer dans la pièce commune, où un bon poêle à bois réchauffe les corps et les esprits. Elle vit ici avec Alain et leurs deux enfants. Alain est de Notre Dame des Landes, Marie est ici depuis 2000. Il travaille dans le contrôle technique (euh, je ne sais plus trop de quoi, il faudra que je les rappelle pour préciser), et en fait, ils ont une vie "normale", sauf que leur maison est vouée à la démolition par les promoteurs de l’aéroport. Ils sont opposants de toujours, et plus radicaux que les Historiques de l’Acipa.

Ils racontent l’invasion du 16 octobre. Marie : ”Ca a été un choc de voir autant de CRS, et surtout un hélicoptère.
Alain : - C’était un état de guerre. Il n’y pas plus eu de car scolaire, de facteur, pendant des jours.
– La solidarité a été pratiquement immédiate, des gens apportaient des vêtements, prenaient le linge pour aller le laver.
– Les gens venaient nous voir à travers les champs. Il y a plus de deux cents personnes nourries depuis trois semaines.
– Les occupants n’avaient plus rien. Je salue leur détermination. Il a plu pendant trois semaines.
– Ils ont fait le relais pendant tout ce temps, organisant des guets toutes les nuits.
– Et reconstruire les cabanes pendant la nuit.
– Ils ont une énergie forte.
– C’est un moment très dur, quand tout est détruit.
– Il faut parler de la brutalité avec laquelle la police a délogé les gens dans les arbres. Il y a eu des trucs de dingue : quand un gendarme est tombé par terre, les autres continuaient à détruire la cabane sans le secourir."

Marie montre une video réalisée par deux jeunes filles qui vivaient dans une cabane dans les arbres et qui racontent ce qui leur est arrivée. Le film d’une dizaine de minutes montre de manière touchante leur amour (un autre mot ?) de la forêt et de sa vie. "Elles ont du courage de se montrer à visage découvert", dit Marie. La police, en effet, semble enregistrer tous les visages et les enfouir dans ses fichiers.

Marie : "Ce sont de vraies écolos. Elle avait construit une cabane pour y vivre, une chouette s’y est installée, elle a faire une autre cabane ailleurs".

Marie et Alain :

Pour Marie et Alain, aussi, c’est dur. Un ami qui est là dit qu’on a proposé à Marie d’aller quelques jours ailleurs, pour se reposer du stress. Elle a choisi de rester.

Marie : "Un territoire se défend par ses habitants. En face, il y a la forêt de Rohanne. Ils disent qu’ils veulent la raser en décembre. Psychologiquement, on ne peut pas supporter ça." Alain : "C’est au-delà de ce qu’on pourrait endurer. Si on ravage tout autour de toi, c’est pire que des coups de matraque."

On discute, des gens passent. J’attends "Sophie" (nom d’emprunt), qui vit dans un camion avec son compagnon et leurs trois enfants dans un camion. Le jour de l’expulsion, le camion est venue se réfugier derrière La Rolandière, sinon, la police aurait pu l’évacuer. Ah Sophie est arrivée. Marie me prête une lampe pour y aller, parce que la nuit est tombée, et elle est noire.

Le camion est bien chaud, il y a un poêle, un plat qui se prépare sur la cuisinière, les deux grandes filles de dix et douze ans lisent et dessinent (leurs devoirs, sans doute), la petite Emilie, deux ans, joue avec des cartes en babillant. Elle s’amuse avec la lampe, qui éclaire très fort.

J’avais discuté au téléphone avec Sophie un peu avant l’intervention, c’est Sylvain Fresneau qui m’avait indiqué son contact : un lien entre les historiques et les zadistes. On est contents de se voir.

Le camion fait 20 m2. "C’est plus grand que ce qu’on avait à Paris. En fait, pas tout à fait, mais on a le salon dehors. – Même quand il fait froid, comme maintenant. – Oui, on est dehors aussi, on coupe le bois."

"On croit que l’aéroport ne se fera pas tellement il a peu de sens. Pour moi, la raison va finir par gagner".

"Bob" arrive, c’est une jeune fille qui habite sur la zone depuis un peu plus d’un an. Avant, elle était à Lyon, elle a travaillé plusieurs années dans une association écologiste.

On parle des chicanes sur la route, des barrages. C’est la mise en application du slogan : "Vous nous mettez à la rue, On occupe la route".

On discute des événements depuis le 16 octobre, de la violence, des indicateurs de police. Bob : "Ici ce n’est pas un camp de hippies où tout le monde est beau, tout le monde est gentil. Et là, on vit dans le stress, ça en rajoute. On n’est pas au top tous les jours. On est dans l’urgence, on se met beaucoup de pression et il faut faire des actions, ce n’est pas facile d’accueillir de nouvelles personnes, c’est comme toute relation humaine."

A propos du sens de tout ça : Bob : "Avec cette lutte, on voit clairement le lien entre la politique et les multinationales. Avant, il y avait les seigneurs et les serfs. Maintenant, il y a les multinationales et les classes populaires."

Et puis : "La nature est capable du pire et du meilleur. Nous, on peut faire le meilleur. Il s’agit d’expérimenter la survie dans un esprit de coopération. La solidarité qu’on voit ici, c’est exceptionnel."

Sophie : "Quand je vois des paysans de soixante-dix ans qui viennent avec un bidon d’essence pour enflammer une barricade, on voit que les choses changent. Ca me donne confiance"

Mais l’heure tourne. On est bien, ici, avec la tisane, mais il faut que je revienne à Nantes.

En rapportant la lampe chez Alain et Marie, un grand cercle s’est formé autour de la télévision : Cyril Bouligand, un jeune paysan d’ici, et Eva Joly, parlent sur Canal Plus de Notre Dame des Landes. Bouligand a un peu de mal avec le terrible appareil télévisuel, et Eva Joly n’est pas bien argumentée. Les journalistes – il y a Jean-Michel Apathie – voudraient surtout lui faire dire que Cécile Duflot doit démissionner du gouvernement.

Le choix des images entrecoupant le texte – un jeune en cagoule lançant un projectile vers les policiers, un film de synthèse montrant un avion se posant majestueusement sur une piste posée sur les champs sans aucune construction – me parait tendancieux. Mais je ne suis pas sûr d’être objectif… Et puis, il faut que je parte.

La voiture, la route, la ville : retour de l’autre côté du miroir. Mais quel est le vrai ?


 

Source : Reporterre

Consulter par ailleurs : Dossier Notre Dame des Landes

2 réponses à “Reportage d’Hervé Kempf sur la ZAD, le 15/11/2012 : Ecologie Un reporter à Notre Dame des Landes

  1. Lettre aux services d’ordre de Syrie et d’ailleurs…

    Toi le gardien, le policier, le militaire
    On te paye pour protéger des frontières
    Savoir combattre, pour la paix de ta patrie
    Avec courage tu sauras risquer ta vie
    L’honneur à l’esprit et le fusil à la main
    Ta vocation, la sureté des lendemains
    Des ordres pour l’ordre, il te faut obéir
    Mais tu ne dois pas oublier de réfléchir.

    Regarde qui te paient, observe ce qu’ils veulent
    le chef ne te solde qu’avec l’argent du peuple
    C’est donc au peuple que tu dois de rendre comptes
    Entre toi qui te risque pour remplir tes fontes
    Et celui qui donne sa vie pour tous ses frères
    A ton avis lequel des deux est plus sincère ?
    Ne vois tu pas qui ment qui triche qui profite ?
    Nul ne devient riche s’il n’est pas égoïste

    Il est facile de te parquer en casernes
    Pour te désigner où est le mal on te berne
    Le bien n’est guère du coté de qui régale
    Mais plutôt avec qui souffre de la fringale
    Du faible qu’on te dit criminel, délinquant,
    Le grand chef dans ton dos, te désigne une cible !
    Quel besoin a-t-il de te pousser à haïr,
    Te fringuer conforme, soumis pour obéir

    Ils te font mépriser qui tu ne connais pas
    Parce qu’il n’est pas né au même endroit que toi
    Ils te font oublier ta famille et ta place
    La médaille militaire a toujours deux faces
    Coté face, des couleurs crues tracent l’honneur
    Coté pile, la douleur crie, stressée d’horreur
    A toi de choisir, pion d’un chef, fidèle chien.
    Ou devenir acteur dans l’histoire des tiens

    Trazibule

  2. Merci …à eux, à vous pour ouvrir les yeux des septiques…j’espère

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